Terreur et peur. Sens et non-sens

Un nouveau cap a-t-il été franchi dans la terreur ? Le 11 janvier 2015, des centaines de milliers de personnes ont défilé sous la bannière « Je suis Charlie ». L’assassinat ciblé des caricaturistes a provoqué une émotion d’une autre nature que des meurtres aveugles qui l’ont précédé, par exemple au Musée juif. La peur suscitée s’est révélée proche de la panique. Comment expliquer cette différence ? Comme vous, j’ai vécu intensément ces événements. Dans un premier temps, je témoignerai de la façon dont ils ont affecté mon quotidien. Je tenterai ensuite de décrypter, sur base des précédentes analyses que j’ai livrées, les mutations du phénomène terroriste auxquelles nous assistons et les conséquences – durables ou non – qu’elles ont sur nos émotions. Une telle entreprise exige un certain développement. Je vous invite à prendre le temps de la lecture…

En 1942, comme tous les enfants juifs, mes parents furent interdits d’école par l’autorité occupante. Je sais qu’une telle discrimination marque à jamais. Aujourd’hui, les dirigeants de mon pays, la Belgique, se sont mobilisés pour que des enfants réintègrent leur établissement, une école juive, fermée le 16 janvier 2015 pour des raisons de sécurité. J’ai vécu cet événement comme un signal, sinon une alerte.

Le pays était en émoi : La veille, les autorités venaient de mettre la main sur une cellule jihadiste à Verviers. La police était visée et dès lors en charge de se protéger elle-même. Après le meurtre des caricaturistes et membres du personnel de Charlie Hebdo (12 victimes), la mort de deux policiers français et l’attentat contre l’Hyper Casher à Paris (4 morts), la possibilité d’un nouvel acte de terreur créa une panique que n’ont pas connue les rues de Bruxelles au moment de la tuerie du Musée juif, en mai dernier (4 morts). C’est qu’entre-temps, des centaines de milliers de Français et de Belges s’étaient réunis d’un même élan pour soutenir la liberté d’expression. Tous – comme moi – se reconnaissaient dans la formule « Je suis Charlie ». Un slogan judicieux qui parvint à faire marcher ensemble des hommes porteurs de conceptions parfois très contrastées de la démocratie[1]. Je reviendrai sur ce premier paradoxe, afin de poser les jalons d’une réflexion plus générale sur la terreur : un assassinat ciblé de personnes visées pour ce qu’elles font (des caricatures) a provoqué plus de peur qu’un acte terroriste ayant pour cibles des personnes désignées pour ce qu’elles sont (juives)[2].

Quand protéger c’est punir

Aller à l’école est un droit fondamental de l’enfant. Et par les temps qui courent, comme par le passé, une éducation ouverte qui porte les valeurs de la démocratie se révèle un remède durable contre la barbarie. Nous sommes donc face à un deuxième paradoxe : pour protéger des enfants potentiellement victimes d’un crime contre l’humanité – le meurtre indiscriminé de Juifs parce qu’ils sont Juifs – on est obligé de les mettre en liberté surveillée : les écoles juives sont aujourd’hui protégées par l’armée.

Les errements et aveuglements qui ont paralysé nombre d’observateurs face à la menace terroriste nous ont menés à cette extrémité. Comment ne pas se questionner en effet sur la minimisation sinon sur le déni qui ont inspiré leur apathie ? Sans parler du 11-Septembre (2977 morts), les attentats à Madrid (191 morts) ou de Londres (56 morts) auraient pu alerter plus durablement les consciences. Plus proche, chez nous[3], la haine qui se déverse sur l’Internet depuis plus de dix ans, bien que condamnée – par exemple lors du procès Assabyle, pour lequel j’ai figuré parmi les parties civiles –, n’a pas provoqué la réaction constructive nécessaire. Pour l’analyste que j’ai été de ce jihad numérique, il sautait aux yeux que ces sites étaient fréquentés par de jeunes musulmans – parfois convertis – submergés par une propagande massive. En errance idéologique,  ils ne disposaient pas des outils suffisants pour s’exprimer dans un français immédiatement compréhensible. Plutôt que de militer pour qu’il leur soit donné les bases nécessaires à la lecture critique des événements et à une formulation nuancée de leur pensée, nombre de personnes ont préféré attribuer aux seules (et réelles) inégalités sociales la cause de leur dérive. L’école, encore et toujours elle, ne s’est pas vu décerner les moyens indispensables pour rétablir l’égalité entre tous. Certains enseignants, pris de peur, ont escamoté des parties du cours de biologie – qui choquaient des mentalités créationnistes – ou ont simplement effacé la Shoah de l’histoire de l’Humanité. En n’apportant pas suffisamment de soutien à ses propres enfants – Belges issus de l’immigration, comme moi – notre société a manqué à ses devoirs. La crainte de stigmatiser une jeunesse déjà lourdement touchée par le racisme et les discriminations, d’user d’amalgames réducteurs ou de généralisations abusives a mené à une défaite de la pensée. Certains défenseurs des plus faibles ont cru bon de diviser le monde en « minoritaires » et « majoritaires », les premiers en écho aux damnés de la terre, ces dominés en attente, selon eux, d’une nouvelle révolution contre l’oppression des dominants.

Tendre la main à un autre être humain, c’est le considérer en égal et non le poser en victime ontologique d’un système par essence coercitif. Certains enseignants – parfois issus eux-mêmes de milieux musulmans – prennent l’initiative de lutter contre l’obscurantisme. Il faut avoir le courage de montrer en classe, dans une école peuplée en très large majorité d’élèves de culture musulmane, la couverture du numéro 1178 de Charlie Hebdo, parue juste après l’attentat. On y voit Mahomet clamer « Tout est pardonné », alors que les rigoristes estiment la représentation du prophète haram, c’est-à-dire impure et donc punissable. « Mes élèves de 6e année ont ri », m’a dit leur professeur. Et ceux de 4e ? « Ils ne sont pas encore prêts à cela. Ils viennent seulement d’intégrer ma classe. » L’éducation est un lent et patient travail. Mené avec intelligence, il donne d’incontestables résultats. Partout en Belgique, des professeurs s’impliquent. Ils méritent notre soutien.

Victimes de propos haineux, des enfants juifs le sont au même titre que des enfants musulmans. Parfois dans un silence de plomb. Depuis peu – un tabou serait-il tombé ? – les langues commencent cependant à se délier. On parle beaucoup ces jours-ci de la mésaventure vécue par une jeune fille, qui fréquentait l’année dernière encore l’Athénée Émile Bockstael. C’était la dernière juive de l’établissement. Au grand chagrin du préfet des études, elle l’a quitté suite à une véritable campagne de harcèlement antisémite. J’ai également été le témoin indirect d’un autre incident qui pose question. Depuis quatre ans, les enfants d’une école juive fréquentaient un programme pédagogique réunissant des condisciples de divers établissements bruxellois autour du thème des génocides, cette réflexion étant censée mener au respect mutuel. L’année dernière, les enfants juifs se sont entendu dire, publiquement, que les Juifs n’étaient pas des êtres humains, justification coranique à l’appui. Ils ont réagi avec calme, aidés dans leur argumentation par l’animateur présent. Le préfet des études de l’école juive a récupéré des jeunes profondément choqués par l’incident. Il a obtenu l’engagement des organisateurs qu’un travail pédagogique serait mené dans l’école à forte majorité musulmane dont les élèves avaient proféré les paroles incriminées et il a demandé à être tenu au courant. Presque un an plus tard, il n’a toujours pas obtenu réponse. Mais ce qui me questionne plus encore, c’est que personne, parmi les animateurs spécialisés, ne s’est demandé quel travail pédagogique entamer auprès des enfants victimes de paroles haineuses. Aucun acte réparateur n’a été posé à leur égard, aucune lettre d’excuse ne leur est parvenue. Ils peuvent heureusement compter sur un encadrement de qualité. Il n’empêche : quelle vision de l’autre un enfant peut-il tirer d’un tel événement ? Seul l’agresseur mérite-t-il l’attention des éducateurs ?

Intégrer la différence

Lorsqu’il s’agit de vie ou de mort, la sensibilité de nos concitoyens quant au sort des élèves fréquentant les écoles juives est indiscutable. Chacun a été révolté par le traitement qu’a réservé Mohammed Merah à trois enfants, sauvagement exterminés, en mars 2012, dans la cour d’un collège juif de Toulouse. On ne tue pas l’autre parce qu’il est différent. Mais peut-on tuer sa différence ? Face à cette question, les attitudes sont beaucoup plus nuancées. Il arrive que des voix s’élèvent pour reprocher à la communauté juive de vouloir conserver certaines spécificités : alors qu’une grande partie de Juifs de Bruxelles est complétement intégrée à la société – mieux se noie, tout comme moi, dans la masse –, pourquoi trouve-t-elle nécessaire de mettre ses enfants dans des écoles « à part » ? L’idée générale – que j’approuve – est que l’enseignement doit servir de ciment social, de substrat culturel commun à tous les jeunes de ce pays. On oublie cependant un peu vite que les familles ayant survécu à la Shoah n’ont pas toujours trouvé en elles les ressources indispensables à la refondation d’un judaïsme décimé jusque dans ses fondements. L’école juive, même – et surtout – si ses bases sont d’abord culturelles, sans exigence d’adhésion à une croyance ou d’exhibition de signes religieux de la part des enfants qui la fréquentent, rétablit patiemment ce que la barbarie nazie a tenté de détruire. Nombre de Juifs belges d’aujourd’hui ne veulent pas devenir les marranes de demain. C’est pourquoi il se révèle important qu’ils disposent des moyens nécessaires pour se réapproprier leur culture, dans des institutions suffisamment protégées par l’autorité. Permettre aux Juifs d’assumer la part de leur identité que la barbarie a tenté d’annihiler, c’est bâtir une société capable d’accueillir la différence plutôt qu’une dictature de la conformité. Il s’agit cependant pour les écoles juives de dispenser les valeurs qui servent de socle à notre société. La plupart d’entre elles assument cette responsabilité sans difficulté : ces valeurs sont les leurs.

Soyons clairs : ces considérations sur le rôle de témoin de l’ouverture à l’autre que tient, selon moi, le judaïsme dans le paysage social belge n’autorise pas à disqualifier toute opinion contraire. Les motivations de la revendication culturelle juive ne vont pas de soi pour des esprits universalistes : elles doivent être replacées dans leur contexte historique. C’est d’ailleurs dans des milieux prônant les valeurs de la liberté, de l’égalité et de la fraternité que j’ai trouvé un grand soutien suite au choc ressenti, par exemple, lors de l’attaque du Musée juif. J’irai plus loin encore : je pense que la bonne foi d’un interlocuteur se révèle de façon plus authentique face à un acte antisémite banal que face à un grand drame qui ne peut que bouleverser tout humain qui se respecte. Dans un groupe que je fréquente, récemment, des paroles douteuses ont été proférées. Elles visaient l’influence supposée des Juifs, évoquant ainsi le cliché du complot juif qui fait florès depuis Les Protocoles des Sages de Sion, ce faux édité dans la Russie tsariste du XIXe siècle, aujourd’hui largement propagé dans le monde arabe et sur les sites complotistes. Seule, j’aurais pu être anesthésiée par la banalité de paroles qui circulent si fréquemment. C’est alors, qu’à mon grand étonnement, tout un groupe a réagi à l’inadmissible, me donnant ainsi une belle leçon sur les limites qu’il convient de fixer.

Vous l’aurez compris, je suis loin de croire que « le monde entier est contre les Juifs ».

 Assassinat ciblé ou terreur aveugle

Ce qui m’amène à examiner, parfois d’un œil différent, des réactions qui pourraient sembler étranges – ou même injustes – à certains membres de la communauté juive qui n’hésitent par à parler de « deux poids deux mesures ». Cet argument a en effet été avancé suite à l’attentat perpétré contre la rédaction de Charlie Hebdo. Pourquoi la France entière, et la Belgique, dans un même élan, étaient-elles descendues dans la rue pour les caricaturistes alors que d’autres actes violents, auparavant, n’avaient pas provoqué une telle réaction ?

Il se fait que j’ai eu l’occasion d’approcher le phénomène terroriste et sa nature dans plusieurs publications, par l’analyse ou la fiction. Une majorité d’auteurs s’accorde à affirmer que le terrorisme se caractérise, fondamentalement, par le meurtre volontaire et d’innocents, qui ont pour seule culpabilité de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Son objectif est de semer la terreur au sein d’une population, indistinctement, à des fins idéologiques. La peur ainsi suscitée décuple la valeur psychologique des morts – moins nombreux que dans des guerres conventionnelles, mais plus perturbants psychologiquement : ce sont des civils, visés largement car assimilés à un système perçu comme néfaste ou impur ; ils sont considérés comme coupables par le simple fait qu’ils appartiennent au groupe ennemi. Le terrorisme n’a donc qu’un rapport éloigné avec l’assassinat politique qui cible, lui, distinctement et précisément, des personnes clairement identifiées, le plus souvent des représentants de l’autorité haïe.

Vous l’aurez compris, je pense que, bien qu’il ait semé la terreur et qu’il provoque aujourd’hui des réactions quasi phobiques, on ne peut considérer l’attentat commis contre Charlie Hebdo comme un acte terroriste stricto sensu. Dès lors, est-ce un assassinat politique ? On peut difficilement le soutenir : Cabu, Charb, Honoré, Tignous ou Wolinski auraient certainement réfuté cette thèse, eux qui passaient leur vie à fustiger le système établi. Non, les caricaturistes, comme la psychanalyste Elsa Cayat, l’économiste Bernard Maris et les personnes qui les entouraient, ont été victime d’une fatwa (un édit religieux) émise contre des infidèles qui avaient osé publier des caricatures du Prophète. Ils ont été châtiés car insoumis[4]. Ils ont été « punis » non en réaction à un système, mais en action pour un autre, afin de faire régner en nos contrées une loi édictée par une autorité extérieure, à l’encontre du principe démocratique qui régit notre société. Si cet assassinat n’est en rien de la responsabilité des musulmans qui nous entourent et vivent un islam apaisé, il a bien été commis au nom de leur religion[5].

Si ceux qu’Al Qaeda revendique comme les siens n’ont pas visé des représentants de l’autorité française, ils ont cependant ciblé ce qu’ils honnissent de la France, ce qui la symbolise et qui chez elle fait autorité : les droits de l’Homme, et, plus particulièrement, la liberté d’expression. Une liberté exercée jusqu’à intégrer le blasphème ou la dérision de la religion, qu’en d’autres contrées, tels les États-Unis, on évite. Dès lors, chacun se  pose légitimement la question : Et si je critiquais l’islam, si je caricaturais son prophète, que m’arriverait-il ? N’est-il pas plus prudent de se taire ? Petit à petit la peur s’instille, et, à un niveau plus collectif, des événements sont annulés, l’autocensure tenant place de censure. Le mois de janvier 2015 a vu ainsi une exposition sur la censure prévue de longue date à Welkenraedt s’auto-saborder, alors qu’aucune menace spécifique n’avait été proférée. Plutôt que d’organiser une sécurité adaptée, le Musée Hergé a annulé une exposition consacrée aux caricaturistes de Charlie Hebdo. Le Centre d’Action laïque de Charleroi a heureusement pris une décision contraire. Dans un sursaut salutaire, les organisateurs du festival cinématographique Ramdam, initialement prévu à l’Imagimix de Tournai, ont eu le courage, après une brève interruption, de veiller à ce qu’il se poursuive.

Les cas de conscience qu’ont posé aux organisateurs le maintien au non de leurs événements suscitent selon moi au moins deux interrogations : l’une sur la motivation, l’autre sur l’autorité effective qui influence nos décisions. On peut en effet se demander à quelle autorité obéissent ceux qui prennent l’initiative d’annuler des événements. Par exemple, dans une interview accordée au Soir le 24 janvier 2015, le ministre de l’Intérieur, Jan Jambon, a affirmé qu’il estimait ces fermetures inutiles, même si le niveau de la menace terroriste est élevé en Belgique. Du point de vue des organisateurs, l’autorité est-elle reconnue dans l’État de droit ou dans l’arbitraire de la terreur ? L’objectif des jihadistes est clair : que la force légitime exercée par l’État de droit soit remplacée par une violence venue de l’extérieur qui impose sa loi. Instinctivement, les citoyens français l’ont compris : lors de la manifestation pro-Charlie du 11 janvier, les policiers furent embrassés par la foule en représentants de l’autorité légitime. Qui eût cru, dans le pays de Mai-68 où est né le slogan « CRS-SS » que de telles effusions soient possibles ? Jamais les caricaturistes n’auraient, je pense, imaginé un tel retournement…

De la nécessité de dissocier

La question de la motivation me semble plus fondamentale encore : Pourquoi de telles hésitations sur l’organisation ou non d’événements alors que les attentats précédents n’avaient pas créé de tels cas de conscience, ou du moins à un degré moindre ? Je pense que l’attaque contre Charlie Hebdo représente un tournant profond dans les mentalités – les nôtres, et on peut le craindre celles des terroristes qui risqueraient d’être encouragés à réitérer le même genre d’acte de terreur : la peur ne s’est-elle pas répandue avec plus d’efficacité que dans les cas de massacres de masse ou de Juifs ?

Sans doute le lecteur se demande-t-il la raison pour laquelle je dissocie ici deux types de crimes contre l’Humanité : le meurtre de masse[6] et le meurtre de Juifs. Dans les deux cas, en effet, des personnes sont tuées indistinctement – pour ce qu’elles sont et non pour ce qu’elles font – parce qu’elles symbolisent le groupe ennemi. C’est ainsi que procède le terrorisme. Mais raisonner ainsi, c’est penser dans le cadre d’une société ouverte, qui considère comme égaux tous les humains quelles que soient leurs origines. Ce n’est pas raisonner en islamiste violent. Le jihadiste veut exterminer le Juif parce qu’il ne fait pas partie selon lui de la race humaine – il le considère comme l’équivalent d’un porc ou d’un singe, termes récurrents sur les sites islamistes radicaux. Il veut assassiner le caricaturiste parce qu’il a profané le nom du Prophète et l’a représenté[7]. A la lecture des sites islamistes radicaux, on se rend compte qu’il existe, dans son esprit, une sorte de différenciation dans le mal, qu’on pourrait, à titre d’hypothèse, poser ainsi :

– Celui qui « offense » le prophète peut faire l’objet d’une fatwa individuelle et mérite la mort.

– Le Juif, ennemi religieux, dont la malignité est renforcée par le conflit israélo-palestinien (le Juif est ainsi assimilé à l’Israélien et rendu coupable de tous les crimes supposés de « l’entité sioniste »), est susceptible, parce qu’il est ontologiquement Juif, de faire l’objet d’actes terroriste ciblés sur des lieux symboliques juifs.

– Le Croisé – c’est-à-dire le chrétien, ainsi nommé en souvenir des croisades – et par extension l’Occidental, a encore augmenté sa culpabilité par l’implication de son gouvernement dans les guerres qui déchirent le monde musulman. Il peut être visé indistinctement par des meurtres massifs, tels les attentats de New York, Madrid et Londres. Ses ressortissants peuvent également être enlevés car ils font partie du groupe ennemi.

– L’apostat qui ose refuser la parole sacrée qui lui a été donnée, risque d’être assassiné pour des raisons religieuses.

–  Et même le musulman moins rigoriste (c’est-à-dire la majorité des musulmans), qui n’est pas considéré comme un véritable croyant, peut être tué sans pitié[8] en Irak, Syrie ou ailleurs, dans le cadre d’une guerre civile visant à instaurer un État islamique régi selon les préceptes de la sharia, loi islamique.

L’esprit sectaire étant sans limite, cette liste est loin d’être exhaustive[9], mais suffisante pour pousser plus loin l’analyse de la peur. En effet, pour examiner la phobie qui semble s’emparer de certains concitoyens, il semble utile de se demander dans quel cas ils se sentent visés par les actes des jihadistes. La loi du mort kilométrique – que l’on enseigne depuis des lustres dans les écoles de journalisme – peut aider à appréhender le sujet : plus un mort nous est proche, plus nous sommes sensibles à son malheur.

Si nous éprouvons, pour la plupart, une grande compassion face aux victimes de guerres civiles en terres musulmanes, nous ne nous sentons pas directement mis en danger par les événements qui les affectent. Nous ne nous sentons pas non plus visés en tant qu’apostats car, pour la majorité, nous ne sommes pas musulmans ; le sort réservé à ceux qui abandonnent leur religion suscite bien sûr de l’indignation, des pétitions et prises de position. Mais pas la peur.

Nous avons été pétrifiés par les attentats terroristes du 11-Septembre, comme par ceux de Madrid et de Londres, qui nous visaient indistinctement, en tant qu’Occidentaux. Rien qu’à y penser, nous sommes angoissés. Mais, le temps passant, la peur s’émousse, et nous avons considéré qu’il s’agit là d’événements exceptionnels, qui peuvent nous tomber dessus comme la foudre (un phénomène naturel, la faute à pas de chance, somme toutes – cette perception occultant l’intentionnalité de la terreur). L’intervention de notre gouvernement sur le terrain syro-irakien nous a fait craindre confusément que le ciel nous tombe plus souvent sur la tête… Mais qui peut sonder les voies du hasard ? Ce détachement, s’il a permis à chacun de vivre en paix au quotidien, tient cependant de l’occultation systématique de la montée du radicalisme en Belgique. Notons en effet qu’à leurs débuts, les extrémistes de Sharia4Belgium ont parfois été considérés comme des clowns plutôt que comme des recruteurs pour le jihad. Et trop peu de gens osaient imaginer sérieusement que les returnees pourraient sévir ici, une fois leur mission pour l’État islamique terminée[10].

La plupart de nos concitoyens ont réagi avec solidarité et compassion aux attaques contre des lieux juifs, et particulièrement à celle du Musée juif. Mais, parce qu’ils n’étaient pas eux-mêmes visés, elles n’ont pas suscité la peur en eux. Il semble également que – parallèlement – la multiplication des actes et paroles antisémites dans notre pays ait été banalisée. Lors de manifestations pro-palestiniennes, il n’a pas été rare d’entendre clamer le slogan de Mort aux Juifs. Tel fut encore le cas cet été, par exemple, donc après l’attentat du Musée[11].

Reste la dernière catégorie, celle qui reprend « celui qui offense le Prophète », c’est-à-dire (du point de vue du démocrate) fait usage de sa liberté d’expression, et par conséquent « mérite » la mort, selon les jihadistes. Souvent, la victime d’une telle attaque a un visage que nous connaissons, auquel nous pouvons nous identifier. Cette personne c’est vous, c’est moi, c’est tous ceux qui s’expriment face aux excès de groupes violents au nom de l’islam. D’un coup, nous voilà comme infantilisés : si nous disons un vilain mot, nous serons sanctionnés. Et nous l’aurons bien mérité, car nous n’aurons pas obéi à une (prétendue) autorité supérieure – quasi divine[12]. Cette peur de la sanction – surtout si elle est arbitraire – suscite en nous une véritable panique. Au point, pour certains, de renoncer, sans que rien ne nous ait été spécifiquement ordonné, à certains pans de leur liberté. Ils réagissent, alors, comme s’ils vivaient sous le règne d’un État totalitaire (ou de l’Inquisition), par le silence et la soumission. Dès lors, nous estimons héroïque de prendre la parole pour dénoncer les excès d’un fanatisme religieux. Comme si toutes les caméras de Big Brother étaient ciblées sur nous… Imbus de notre importance à nos propres yeux, nous oublions que la plupart d’entre nous ne sont pas suffisamment célèbres pour représenter des cibles rentables pour un acte de terreur. Tout le monde n’a pas l’audience et le talent de Salman Rushdie ou des caricaturistes de Charlie Hebdo[13].

Vous l’aurez compris, j’estime la terreur qui habite certains d’entre nous depuis peu disproportionnée. Et, au-delà, contre-productive par rapport à l’objectif qui est le nôtre : solidifier les bases d’un État de droit où peuvent s’exercer nos libertés fondamentales. Plus nous serons nombreux à nous exprimer, moins le danger sera grand. Je plaide pour une foule d’insoumis.

Face à la crainte du crime idéologique, Juifs et non-Juifs sont égaux. Les premiers souffrent cependant d’une peur supplémentaire – justifiée par la multiplication des faits : celle d’actes antisémites. Alors que les revendications de protection de la communauté juive semblaient perçues comme excessives par certains, nous assistons à une prise de conscience salutaire de leur sort dans notre pays. Les autorités politiques se sont mobilisées pour que les lieux juifs soient mieux protégés. Manuel Valls, en France, suivi par plusieurs responsables politiques belges, a clamé haut et fort que son pays ne serait pas ce qu’il est sans les Juifs[14].

C’est alors qu’un espoir naît en moi : Et si la crainte pour soi-même, si l’exacerbation des sentiments créée par l’attaque de Charlie Hebdo se sublimait en une plus grande empathie pour autrui ? Se pourrait-il que notre âme, ébranlée par les derniers événements, s’ouvre plus souvent aux souffrances lointaines ? Comme à celles de ce blogueur saoudien, Raif Badawi, qui, contrairement à nous, risque bien de mourir sous les coups de fouet d’une police de la pensée. Le 6 février 2015, près de 30 000 personnes avaient signé une pétition d’Amnesty international en sa faveur. Un chiffre exceptionnel, selon l’organisation. Le signe d’un sursaut collectif ? Aujourd’hui, nous sommes de plus en plus nombreux à oser dénoncer ce qui hier représentait un tabou : les effets néfastes de la propagande terroriste sur de jeunes musulmans fréquentant notre enseignement.

Nous vivons dans un pays où des enfants juifs continuent à fréquenter leur école, malgré la peur des attentats. Suivons leur exemple, ne renonçons pas à notre liberté. Jadis, nous nous sommes interdits certains débats. Cette impasse sur la réflexion, cette autocensure de la pensée, nous a menés à la situation que nous vivons.

Aujourd’hui, ravivons la démocratie : c’est notre bien le plus précieux.

6/2/2015


[1] La présence de prestigieux dirigeants de dictatures étrangères descendus en masse sur Paris en témoigne ironiquement.

[2] Le sort a voulu qu’elles ne le soient pas toutes, et c’est précisément une des caractéristiques du terrorisme que de désigner au hasard ses victimes, pourvu qu’elles recèlent une charge symbolique (ici, elles sont mortes dans un lieu de mémoire juive).

[3] Le pays d’où est parti, souvenons-nous, l’assassin du commandant Massoud juste avant l’effondrement des Tours jumelles.

[4] Étymologiquement « musulman » signifie « soumis ».

[5] De tels actes ont justifié la naissance de cette initiative de jeunes musulmans qui clament « Not in my name ».

[6] C’est-à-dire celui qui vise un groupe ou une foule sans savoir de qui elle est composée (par exemple dans les transports en commun).

[7] Interprétations qui ne sont pas, soulignons-le, partagées par tous les musulmans.

[8] N’oublions pas que pour un intégriste religieux, seuls ceux qui partagent ses propres convictions sont de véritables croyants. Les musulmans représentent le plus grand nombre de victimes de l’islamisme radical.

[9] Par exemple, je n’aborde pas ici le cas des chrétiens d’Orient faisant régulièrement l’objet de persécutions qui ne soulèvent qu’une indignation très relative. Ce sujet à lui seul mériterait tout un développement.

[10] Suite à l’attaque du Musée juif, un travail de prise de conscience s’est initié. Il s’est intensifié depuis l’attentat contre Charlie Hebdo. La panique qui a suivi l’arrestation de la cellule terroriste de Verviers en atteste.

[11] L’analyse des agressions contre les Juifs donne parfois lieu à des raisonnements récurrents fondés sur le soupçon, qu’on peut situer dans la catégorie des théories du complot : les Juifs sont ainsi insidieusement rendus coupables de leur propre malheur, lorsque la responsabilité des agressions n’est pas attribuée aux manipulations du Mossad, le service secret israélien. Plusieurs enseignants rapportent avoir entendu ce type de raisonnement dans des écoles à forte population musulmane à l’occasion de discussions sur la légitimité du meurtre perpétré à l’encontre des caricaturistes.

[12] Car c’est bien de la main de Dieu que pensent assassiner les guerriers contemporains d’Allah, accomplissant ainsi une prophétie mentionnée dans le Coran, livre sacré et donc, selon eux, infaillible.

[13] Personnellement, j’ai écrit plusieurs textes pointant le terrorisme et ses dangers. Je suis toujours là, et les seules attaques que j’ai dû endurer émanaient de belles âmes qui estimaient que le terrorisme est l’arme du faible et que, par conséquent, ceux qui en font usage n’ont d’autre choix et méritent notre compassion. On voit où de tels raisonnements ont mené notre société, et on peut légitimement inférer qu’ils sont loin d’avoir freiné la dérive de certains jeunes fragilisés…

[14] Si je trouve cette reconnaissance touchante, je soulignerais que notre pays ne serait pas ce qu’il est non plus sans toutes les strates de l’immigration qui le composent aujourd’hui et font sa richesse. Il n’empêche que nous devons ouvrir les yeux sur ce qu’une immigration mal gérée peut avoir de problématique et rectifier le tir. D’où la proposition récurrente, par exemple, de dispenser des cours communs de citoyenneté, d’histoire des religions ou de philosophie (le tout souvent présenté d’un seul tenant, alors que ces différents pans peuvent recouvrir des approches très différentes, sinon contradictoires, de la formation de l’esprit ; si un changement est indispensable, il reste à le penser avec prudence).

Une réflexion au sujet de « Terreur et peur. Sens et non-sens »

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