Le martyr de l’Etoile

cover Le Martyr de l'Etoile - Evelyne Guzy

Editions Luc Pire, 2012

J’ai laissé résonner en moi le mystère de la Grand-Place. J’ai senti vibrer des figures surgies du passé. J’ai tour à tour glissé sur mon visage le masque de mes personnages. Envoûtés par l’alchimie du lieu, obsédés par un idéal, resteraient-ils maîtres de leurs pulsions ? 

Résumé

Bruxelles, Grand-Place. Sous les colonnes de la maison de l’Étoile, une silhouette noire s’effondre aux pieds de la statue d’Éverard t’Serclaes, héros emblématique à l’esprit frondeur. Laureen G. n’est pas vraiment là par hasard. Chercheuse infatigable, elle passe sa vie à fouiller les sites islamistes radicaux. Elle alerte aussitôt son amie, Marie B., une journaliste que le 11-Septembre a rendue célèbre. Laureen pense avoir tout compris, tout prévu. Mais la victime n’est pas celle qu’elle croit… Commence alors une enquête sauvage, dans un Bruxelles dont la symbolique, réelle ou fantasmée, livrera graduellement les secrets d’un crime bien orchestré, une sorte d’assassinat ciblé. Qui est capable d’un tel raffinement ?

Extrait : Le début des ennuis…

La journaliste s’arrêta net. Sur le sol, une tache de sang. Elle ouvrit la bouche. Pas un son n’en sortit. Je lui jetai un regard furtif. Je ne l’avais pas menée ici pour qu’elle se taise. Je faillis le lui dire. Je me tus.

Petit à petit, je vis la foule arriver. Nous étions dans une ruelle étroite, à l’angle de la Grand-Place. Comment avaient-ils su ? Vaine et idiote question d’une chercheuse toujours avide d’analyser chaque mot, chaque geste. Tous réagissaient de la même façon : visages insondables, air hébété. Rien à en tirer. Sauf peut-être de ce qui criait au fond de moi. Un cri silencieux, la terreur. Mais attribuer ce sentiment aux autres n’était peut-être qu’une stérile projection. Retour à la case départ, donc : il fallait que je voie, que j’écoute, que je sente, que je touche. Que je me fie aux faits, rien qu’aux faits. Que j’en observe les effets, et basta, au diable toute cette psychologie à deux sous !

Je reprends donc cette histoire depuis le début. Sur le sol gît un corps. Il est emballé de noir. Le visage aussi est voilé, tissu noir sur tissu blanc, qui dépasse légèrement. J’ai déjà vu cela quelque part. À la télé, mais pas seulement. Je penche la tête pour essayer de distinguer la chevelure. Elle est châtain et très crépue. Elle semble longue. Oui, c’est bien elle. Le procès, je l’ai vue de près lors du procès. Ils l’avaient forcée à retirer son voile. Et elle s’était retrouvée là, comme nue avait-elle dit, nue aux yeux des hommes et aux miens. Elle avait jeté un regard de défi à l’assemblée, oui, je m’en souviens bien : « L’Occident pervers ne déshabillera pas mon âme », avait-elle dit. Et je ne pouvais que lui donner raison : qui vraiment peut sonder les tréfonds de notre moi ? Mais voilà que je m’égare à nouveau dans la psychologisation idiote. Je m’étais promis, pourtant.

Je suis là, et j’essaye de vous raconter cette histoire. Mais c’est difficile. À ce moment précis, le moment crucial, il ne se passe rien, justement. À moins que ce soient les émotions qui me rendent aveugle. Fichues émotions. On ne mène pas une enquête avec des émotions. Je tourne donc la tête vers la journaliste. Elle est en train de prendre des photos. La flaque de sang. Le tissu froissé, la main levée. Une chaussure esseulée, plus loin sur le trottoir. Et un petit garçon qui pleure. Son nez coule. Il bave. Ses mains sont sales. Son pantalon usé. Je suis tellement concentrée sur l’observation que je ne peux réprimer une moue de dégoût. Et je me retrouve à agir comme de ma vie je ne l’ai jamais fait : je vois un enfant qui pleure et je ne le console pas. J’enquête, enfin j’essaye.

La journaliste a dû repérer comme moi la ressemblance avec Rachida. Elle tente de soulever son voile. Je lui fais signe de la main d’arrêter : on ne touche pas à une scène de crime, c’est dit dans tous les films. Elle lève la tête vers moi et hausse les épaules. Les films, elle s’en fout. Et me voilà à nouveau en train d’interpréter ! Bon, il faut que je me concentre. Sur le sol gît très probablement Rachida S. – excusez-moi de taire son nom mais je tiens à ma peau. Face à elle, la journaliste Marie B. – excusez-moi de taire son nom mais je tiens à sa peau. Et finalement, si vous me permettez pour une fois d’exprimer mon sentiment : nous voilà elle et moi dans de beaux draps !