{"id":1344,"date":"2019-11-15T11:31:00","date_gmt":"2019-11-15T10:31:00","guid":{"rendered":"http:\/\/evelyneguzy.be\/WordPress3\/?page_id=1344"},"modified":"2020-01-31T15:21:55","modified_gmt":"2020-01-31T14:21:55","slug":"genocide-des-tutsi-proces-dassises","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/evelyneguzy.be\/WordPress3\/?page_id=1344","title":{"rendered":"Impressions de proc\u00e8s"},"content":{"rendered":"\n<p>Publi\u00e9 le&nbsp;<a href=\"http:\/\/evelyneguzy.be\/WordPress3\/?p=1334\">11 novembre 2019<\/a><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"alignleft is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/WordPress3\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/Debout.Be-1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1335\" width=\"161\" height=\"458\"\/><figcaption>L\u2019Homme debout. Peinture murale, Bruxelles.&nbsp;<br \/>(c) Bruce Clarke, 2019.<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Le 4 novembre 2019, au Palais de Justice de Bruxelles, s\u2019est ouvert le <strong>5e proc\u00e8s d\u2019Assises suite au g\u00e9nocide contre les Tutsis<\/strong> du Rwanda en avril 1994 ; en cent jours, un million d\u2019individus ont \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9s.&nbsp;<br \/>Face \u00e0 l\u2019impunit\u00e9 et au n\u00e9gationnisme, les tribunaux jouent un r\u00f4le fondamental pour que la justice soit faite, la v\u00e9rit\u00e9 \u00e9tablie et la m\u00e9moire raviv\u00e9e.&nbsp;<br \/>Lors de chacun des proc\u00e8s, des parties civiles \u2013 parents et proches de personnes assassin\u00e9es \u2013 redonnent vie et parole aux victimes, conseill\u00e9es par leurs avocats. Les rescap\u00e9s font fr\u00e9quemment l\u2019objet de menaces, surtout lorsqu\u2019ils d\u00e9noncent les m\u00e9faits de leurs tortionnaires. Ils n\u2019ont pas toujours les moyens de faire face aux frais de justice. Ils ont besoin d\u2019aide.<br \/>C\u2019est pourquoi s\u2019est cr\u00e9\u00e9 le Groupe de soutien aux Parties civiles.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le Groupe de soutien aux Parties civiles tient ses sympathisants inform\u00e9s via une Page Facebook (@soutienpartiesciviles). Vous trouvez ici les chroniques du proc\u00e8s r\u00e9dig\u00e9es par Evelyne Guzy.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Et l\u2019accus\u00e9 fut interrog\u00e9\u2026<\/h2>\n\n\n\n<p><strong>Impressions de proc\u00e8s (1) \u2013 Jour 2 (matin)<\/strong>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la grande salle du Palais de justice, r\u00e9gnait un silence attentif tandis que Sophie Leclerq, Pr\u00e9sidente de la Cour d\u2019Assises, interrogeait Fabien Neretse, notamment accus\u00e9 de crime de g\u00e9nocide. Clart\u00e9, respect et fermet\u00e9, tel semble \u00eatre le style de la Pr\u00e9sidente, tandis qu\u2019elle d\u00e9cortique les faits avec pr\u00e9cision ou confronte l\u2019accus\u00e9 \u00e0 d\u2019autres versions que la sienne. Entre de telles mains, la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 des d\u00e9bats semble assur\u00e9e.<br \/>Fabien Neretse r\u00e9pond avec calme aux questions qui lui sont pos\u00e9es, n\u2019h\u00e9sitant pas \u00e0 ajouter tel ou tel d\u00e9tail. Nous avons face \u00e0 nous un ancien fonctionnaire pr\u00e9cis, soucieux de remplir sa mission avec rigueur. Un homme s\u00fbr de lui qui ne semble pas d\u00e9stabilis\u00e9 par le d\u00e9corum de la cour et la gravit\u00e9 des accusations \u00e0 son encontre.&nbsp;<br \/>J\u2019essaye de me vider de tout savoir, de tout pr\u00e9jug\u00e9, pour \u00e9couter sa version des faits, me plonger dans son monde, son univers de pens\u00e9e. Mon r\u00f4le n\u2019est pas de le juger \u2013 heureusement, nous sommes en d\u00e9mocratie et les tribunaux nous d\u00e9chargent de cette responsabilit\u00e9. Je d\u00e9sire comprendre cependant comment il lit la situation qu\u2019il a v\u00e9cue au Rwanda avant et durant le g\u00e9nocide, comment il voit son r\u00f4le et son implication. Comment il se pr\u00e9sente \u00e0 nous.<br \/>Fabien Neretse se pr\u00e9sente en innocent, sinon en victime. En membre contraint d\u2019un Parti ingrat \u2013 le MRND, \u00e0 l\u2019\u00e9poque au pouvoir \u2013 qui l\u2019a l\u00e2ch\u00e9, lui le fonctionnaire z\u00e9l\u00e9, pour le mettre sur une voie de garage avant, \u00e0 sa demande, de lui rendre sa libert\u00e9 professionnelle. En jeune entrepreneur d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 de conseil qu\u2019il venait de cr\u00e9er \u00e0 l\u2019\u00e9poque, et qui mobilisait tout son temps, et toute son attention. Il n\u2019aurait donc rien vu ni rien entendu de l\u2019entreprise g\u00e9nocidaire qui se mettait en place \u00e0 deux pas de chez lui, dans un stade, o\u00f9 se tenaient des meetings haineux.&nbsp;<br \/>Fabien Neretse se pr\u00e9sente en p\u00e8re responsable de cinq enfants et d\u2019un enfant adoptif, en voisin attentionn\u00e9 et respectueux des diff\u00e9rences. Il vivait dans un quartier \u00e0 quatre-vingt pour-cent Tutsi selon lui, en bonne entente avec les Sissi, notamment, m\u00eame si ceux-ci \u2013 \u00e0 son grand \u00e9tonnement \u2013 ne semblent pas partager cette vision.&nbsp;<br \/>Fabien Neretse se pr\u00e9sente en sauveur de Tutsi. N\u2019est-il pas intervenu en faveur de sa voisine Colette Sissi \u2013 \u00e9pouse de son \u00ab&nbsp;ami&nbsp;\u00bb Evariste qui avait fui \u2013 afin de faire tourner les affaires en son absence ? Ne risquait-il pas ainsi sa vie?&nbsp;<br \/>Clo\u00eetr\u00e9 chez lui, il ne connaissait rien, dit-il, des projets de fuite de ses voisins tutsi \u2013 les Bucyana-Beckers, les Gakwaya et les Sissi \u2013 qui craignaient pour leur vie, deux jours apr\u00e8s l\u2019assassinat du pr\u00e9sident Habyarimana. Il nous raconte avec force pr\u00e9cision cependant ce qu\u2019il a entendu le jour de leur massacre. N\u2019a-t-il pas veill\u00e9 ensuite \u00e0 leur offrir une s\u00e9pulture digne, eux qui furent cruellement tu\u00e9s par des miliciens qui voulaient se venger des exactions du FPR \u2013 le parti Tutsi ? (Une seule fois selon moi, et incidemment, il citera le nom de la milice des Interahamwe, le groupe paramilitaire hutu, \u00e0 la solde du parti au pouvoir, responsable de nombreux crimes et exactions.)&nbsp;&nbsp;<br \/>Fabien Neretse nous raconte aussi comment il a recueilli et nourri, apr\u00e8s le massacre de dix de ses voisins, des survivants cach\u00e9s dans le plafond de la maison des Bucyana-Beckers. Et comment il a permis \u00e0 d\u2019autres Tutsi de fuir avec lui vers sa ville d\u2019origine, Mataba, malgr\u00e9 les difficult\u00e9s du p\u00e9riple.<br \/>L\u2019homme donne de lui-m\u00eame une image de courage et d\u2019innocence. Mais qu\u2019en est-il r\u00e9ellement ? Que r\u00e9v\u00e8lent les faits retenus par l\u2019histoire ou d\u00e9couverts par les enqu\u00eateurs ? Et qu\u2019en disent les t\u00e9moins et parties civiles ?&nbsp;<br \/>Et si la v\u00e9rit\u00e9 de Neretse \u00e9tait tiss\u00e9e du d\u00e9ni qui afflige une seconde mort aux innocents ? Une v\u00e9rit\u00e9 alternative, au service d\u2019une pseudo-r\u00e9alit\u00e9 ?&nbsp;<br \/>Ce sera aux jur\u00e9s d\u2019en d\u00e9cider\u2026<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Des fr\u00e8res ennemis, comme en miroir ?<\/h2>\n\n\n\n<p><em>T\u00e9moignage de Johan Swinnen, ex-Ambassadeur de Belgique au Rwanda<\/em><br \/><strong>Impressions de proc\u00e8s (2) \u2013 Jour 3 (apr\u00e8s-midi)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est un \u00ab t\u00e9moin de contexte \u00bb, assur\u00e9ment de qualit\u00e9 qui se pr\u00e9sente \u00e0 nous ce 12 novembre 2019, jouissant de l\u2019aura de celui qui \u00e9tait pr\u00e9sent au moment des \u00e9v\u00e9nements, mieux, de celui qui nous repr\u00e9sentait aupr\u00e8s des autorit\u00e9s rwandaises \u00e0 l\u2019\u00e9poque du g\u00e9nocide. Johan Swinnen, 73 ans, \u00e9tait l\u2019Ambassadeur de Belgique au Rwanda du 15 ao\u00fbt 1990 au 12 avril 1994. Il a \u00e9t\u00e9 \u00ab \u00e9vacu\u00e9 de force \u00bb alors qu\u2019il restait encore des Belges sur place : lui-m\u00eame \u00e9tait menac\u00e9 de mort, quelques collaborateurs ont pris le relai.<br \/>Aujourd\u2019hui, Swinnen recherche, dit-il, la v\u00e9rit\u00e9 et l\u2019objectivit\u00e9.<br \/>Je vais m\u2019efforcer de vous le d\u00e9crire, emplie de ma propre exp\u00e9rience et de ma propre vision du monde. Celle d\u2019une descendante de r\u00e9fugi\u00e9s polonais, accueillis \u00e0 grand peine durant la Grande D\u00e9pression. Celle d\u2019une fille d\u2019enfants cach\u00e9s pendant la Shoah, jug\u00e9s ind\u00e9sirables parce qu\u2019ils \u00e9taient Juifs. Celle d\u2019une petite-fille de r\u00e9sistant qui a vu toute sa famille d\u00e9cim\u00e9e. Celle d\u2019une amie de femmes qui ont v\u00e9cu le g\u00e9nocide dans leur chair, ces dames d\u2019Avega pour lesquelles je nourris un immense respect, elles qui ont d\u00e9cid\u00e9 de transmettre la m\u00e9moire des disparus durant le g\u00e9nocide. Celle d\u2019une passionn\u00e9e du discours et du r\u00e9cit, qui recherche ce qui peut se dissimuler derri\u00e8re les mots et qui se permet donc, ici, d\u2019\u00e9mettre une s\u00e9rie d\u2019hypoth\u00e8ses, r\u00e9futables bien entendu, tel est le jeu du libre-examen.&nbsp;<br \/>Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment la question du r\u00e9cit qui occupe l\u2019esprit et le discours de Johan Swinnen. \u00ab Cet \u00e9pisode du Rwanda est mal cont\u00e9, t\u00e9moigne-t-il. L\u2019histoire est partielle, partiale, infect\u00e9e de mensonges, de simplismes. On tombe dans le pi\u00e8ge de la pens\u00e9e unique o\u00f9 toutes les victimes se trouvent d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et les responsables de l\u2019autre. Nous devons mener un combat pour la v\u00e9rit\u00e9. \u00bb Son raisonnement s\u2019inspire d\u00e8s lors de son exp\u00e9rience, indiscutable selon moi, et de son v\u00e9cu. Swinnen est un \u00eatre de chair et de sang, comme vous et moi.&nbsp;<br \/>Swinnen est un diplomate aussi. Il tente donc de respecter une certaine \u00e9quidistance par rapport aux protagonistes d\u2019un conflit. Swinnen est un diplomate belge, il peut donc se pr\u00e9valoir d\u2019un rapport privil\u00e9gi\u00e9 avec le Rwanda \u2013 paternaliste ou m\u00eame teint\u00e9e de colonialisme, me dira une amie rwandaise ; peut-\u00eatre, je ne sais pas. Swinnen est un diplomate belge occidental, en effet. Il a pratiqu\u00e9 une diplomatie franche, confesse-t-il, n\u2019h\u00e9sitant pas \u00e0 d\u00e9noncer des actes et des politiques abusives par rapport aux Droits de l\u2019Homme, du c\u00f4t\u00e9 du pouvoir comme de celui des rebelles.&nbsp;<br \/>Comment a-t-il pu vivre le \u00ab d\u00e9part \u00bb des Belges du Rwanda suite au massacre de nos casques bleus ? Comme l\u00e9gitime, nous dit-il, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 \u00ab chacun devait se farcir son Belge \u00bb, selon les appels \u00e0 la haine de la Radio-T\u00e9l\u00e9vision des Milles Collines mise en place par les extr\u00e9mistes hutus. En revanche, il estime que la MINUAR \u2013 Mission des Nations unies pour l\u2019assistance au Rwanda \u2013aurait d\u00fb rester sur place, malgr\u00e9 la faiblesse de son mandat.&nbsp;<br \/>Et comment a-t-il ressenti l\u2019\u00e9chec des efforts de la Communaut\u00e9 internationale qui a vainement tent\u00e9 de concilier le pouvoir hutu avec les r\u00e9fugi\u00e9s tutsis qui exigeaient de rentrer au pays ? Et son \u00e9chec personnel \u00e0 harmoniser les points de vue, lui qui n\u2019a pas m\u00e9nag\u00e9 sa peine, rencontrant tant le Pr\u00e9sident de l\u2019\u00e9poque, Habyarimana, et le chef des rebelles tutsis, Kagame, alors dirigeant du FPR rebelle ? Je ne l\u2019ai pas vraiment per\u00e7u. L\u2019interrogatoire nous r\u00e9v\u00e9lera cependant, entre les lignes, par allusions successives, les r\u00e9ticences que nourrit Johan Swinnen \u00e0 l\u2019\u00e9gard du Paul Kagame de l\u2019\u00e9poque comme de l\u2019actuel Pr\u00e9sident.&nbsp;<br \/>L\u2019Ambassadeur est en effet arriv\u00e9 dans \u00ab un pays en paix, bien g\u00e9r\u00e9, un mod\u00e8le de d\u00e9veloppement. \u00bb Bien s\u00fbr, des proc\u00e8s en cours visaient des journalistes opposants et la corruption s\u00e9vissait, \u00e7\u00e0 et l\u00e0, mais dans l\u2019ensemble, le Rwanda pouvait se vanter d\u2019\u00eatre \u00ab le chouchou de la Communaut\u00e9 internationale \u00bb. Ce pays a \u00e9t\u00e9 confront\u00e9 \u00e0 \u00ab des risques de d\u00e9stabilisation tragiques \u00bb face au retour des r\u00e9fugi\u00e9s tutsis, \u00ab surtout ceux du FPR qui se trouvaient en Ouganda \u00bb. \u00ab Dans un pays plein, surpeupl\u00e9, nous dit-il, il n\u2019y avait pas d\u2019avenir pour les r\u00e9fugi\u00e9s. \u00bb Cette explication m\u2019interpelle car elle refl\u00e8te l\u2019argumentation commun\u00e9ment d\u00e9velopp\u00e9e \u2013 aussi ici, chez nous, maintenant \u2013 quand il s\u2019agit de les accueillir. Mais surtout, parce que ces r\u00e9fugi\u00e9s \u00e9taient des Rwandais, Tutsis, certes, mais Rwandais. Ne pouvaient-ils pas rentrer chez eux ?<br \/>Une seconde difficult\u00e9 se greffait sur la premi\u00e8re : le pays devait \u00eatre r\u00e9form\u00e9 et introduire le multipartisme, la d\u00e9mocratie. Dans ce domaine, des \u00ab progr\u00e8s fascinants \u00bb ont rapidement \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9s. Dans le m\u00eame temps, la situation restait explosive, le Rwanda entrant dans un cycle infernal des agressions et des repr\u00e9sailles, de la violence et de la vengeance. \u00ab A un moment, pr\u00e8s d\u2019un million de personnes ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9plac\u00e9es qui avaient d\u00fb fuir le FPR. \u00bb<br \/>Comme la plupart des analystes, Swinnen pointe les accords de paix d\u2019Arusha, in\u00e9quitables vis-\u00e0-vis des Hutus, pr\u00e9cise-t-il, comme \u00e0 l\u2019origine de la radicalisation de cette ethnie. Il souligne qu\u2019aucune des parties ne les a suffisamment d\u00e9fendus. La cr\u00e9ation du mouvement \u00ab \u00e9motionnel et politique de r\u00e9sistance \u00bb \u2013 oui \u00ab de r\u00e9sistance \u00bb a-t-il dit \u2013 du Hutu Power en sera la cons\u00e9quence. La Radio-T\u00e9l\u00e9vision des Milles Collines, une \u00ab radio de haine \u00bb souligne Swinnen, luttera contre le retour de la domination tutsie. Mais Kagame avait aussi une radio contribuant \u00e0 la polarisation du pays, nous informera l\u2019ambassadeur, toujours soucieux d\u2019\u00e9quidistance. Une v\u00e9ritable \u00ab hyst\u00e9rie collective \u00bb saisira le Rwanda.&nbsp;<br \/>Ainsi, Swinnen nous d\u00e9crit-il des fr\u00e8res jumeaux et ennemis, agissant comme en miroir l\u2019un de l\u2019autre.<br \/>La situation ainsi cr\u00e9\u00e9e am\u00e8ne Johan Swinnen \u00e0 s\u2019interroger sur les responsabilit\u00e9s. Et c\u2019est l\u00e0 que, question apr\u00e8s question, par faisceaux convergents, les indices semblent s\u2019orienter vers une seule personne, m\u00eame si l\u2019ex-ambassadeur ne nous l\u2019indique pas clairement. Je reprends ici certaines de ces questions :<br \/>\u00ab Dans quelle pi\u00e8ce avons-nous jou\u00e9 ? \u00bb se demande Swinnen. Je ne sais pas tr\u00e8s bien ce que d\u00e9signe ce \u00ab nous \u00bb. Est-il collectif, d\u00e9signant les Belges ou les Occidentaux, majestatif ou de modestie, d\u00e9signant Swinnen lui-m\u00eame ? On devine, entre les lignes, que l\u2019ex-Ambassadeur met en cause la sinc\u00e9rit\u00e9 du FPR de l\u2019\u00e9poque. \u00ab Le FPR ne pouvait pas \u00eatre le champion d\u2019un processus \u00e9lectoral, puisque minoritaire. \u00bb Il tenait pourtant, selon Swinnen, un discours tr\u00e8s d\u00e9mocratique, contre la dictature en place. Qu\u2019en est-il du Rwanda d\u2019aujourd\u2019hui ? se questionne le diplomate.&nbsp;&nbsp;<br \/>\u00ab Pourquoi tant de Rwandais sont tomb\u00e9s dans le pi\u00e8ge de la radicalisation ? Qui y avait int\u00e9r\u00eat ? Y avait-il des agendas machiav\u00e9liques ? \u00bb. On retrouve l\u00e0 la question favorite des tenants des th\u00e9ories du complot : A qui profite le crime ? Et l\u2019ex-Ambassadeur de souligner que le tribunal d\u2019Arusha charg\u00e9 de juger les g\u00e9nocidaires a conclu que Habyarimana n\u2019avait pas d\u2019agenda cach\u00e9.&nbsp;<br \/>\u00ab Pourquoi le g\u00e9nocide a-t-il dur\u00e9 si longtemps ? Pourquoi celui qui l\u2019a stopp\u00e9 ne l\u2019a pas fait avant ? \u00bb Et Swinnen de rappeler que Kagame a toujours \u00e9t\u00e9 oppos\u00e9 \u00e0 la pr\u00e9sence de la Minuar sur place. Alors \u00ab pourquoi faire le proc\u00e8s de la communaut\u00e9 internationale ? \u00bb<br \/>Johan Swinnen insiste, il n\u2019est pas n\u00e9gationniste. Il reconna\u00eet le g\u00e9nocide mais \u00ab il faut s\u2019en prendre aux v\u00e9ritables responsables. La justice doit \u00eatre faite avec patience, avant qu\u2019on ne trouve la v\u00e9rit\u00e9. \u00bb<br \/>Les responsables du g\u00e9nocide contre les Tutsis seraient-ils aussi les Tutsis eux-m\u00eames ? On reconna\u00eet l\u00e0 ais\u00e9ment l\u2019argument de la provocation. Justifierait-elle un g\u00e9nocide, un million de morts en cent jours ?<br \/>Mais, pour rappel, c\u2019est d\u2019une responsabilit\u00e9 individuelle dans un crime pr\u00e9cis \u00e0 une \u00e9poque d\u00e9termin\u00e9e que devra juger la Cour.<br \/>***<br \/>Et qu\u2019en est-il de Claire Beckers, cette ressortissante belge mari\u00e9e \u00e0 un Tutsi, sauvagement assassin\u00e9e d\u00e8s le d\u00e9but du g\u00e9nocide, et dont le cas est examin\u00e9 par le tribunal aujourd\u2019hui ?<br \/>\u00c9trangement, le raisonnement tenu par l\u2019ex-Ambassadeur \u00e0 son \u00e9gard s\u2019apparente \u00e0 celui tenu autour du g\u00e9nocide. Nous savons par sa s\u0153ur Martine qu\u2019avant d\u2019\u00eatre massacr\u00e9e, Claire Beckers a tent\u00e9, \u00e0 plusieurs reprises, d\u2019alerter l\u2019Ambassade des risques qu\u2019elle encourrait. Sans succ\u00e8s. Et on veut bien comprendre que les services diplomatiques, dot\u00e9s de trop peu de moyens techniques, aient \u00e9t\u00e9 submerg\u00e9s.&nbsp;<br \/>Johan Swinnen souligne le premier devoir du diplomate : s\u2019occuper de la s\u00e9curit\u00e9 de ses ressortissants. D\u00e8s son arriv\u00e9e, en 1990, il avait mis en place des listes compl\u00e8tes et un syst\u00e8me pyramidal de communication afin que chacun puisse \u00eatre averti ou contacter l\u2019Ambassade en cas de danger. Chaque quartier avait son responsable. \u00ab Claire Beckers avait-elle averti le sien ? \u00bb questionne-t-il. \u00ab Claire n\u2019a pas eu de chance. Combien de fois a-t-elle essay\u00e9 ? \u00bb Swinnen a appris son assassinat rapidement. \u00ab Claire Beckers, je la connaissais bien, nous dit-il. Elle est venue me voir plusieurs fois. Je ne sais pas si elle avait des contacts avec le responsable du quartier. Elle \u00e9tait toujours tr\u00e8s anxieuse, tr\u00e8s inqui\u00e8te. C\u2019\u00e9tait une gentille personne. Elle a dit que son fils s\u2019\u00e9tait enr\u00f4l\u00e9 au FPR, \u00e0 Bujumbura. S\u2019en est-elle vant\u00e9e ? \u00bb&nbsp;<br \/>Claire Beckers figurerait-elle parmi les responsables de sa propre mort ?&nbsp;<br \/>A cette question, je peux clairement r\u00e9pondre. Claire avait s\u00fbrement des raisons de lancer des alertes, comme on dit aujourd\u2019hui, sur le sort r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9poque aux Tutsis. Elle \u00e9tait bien plus qu\u2019une gentille fille angoiss\u00e9e.&nbsp;<br \/>Et m\u00eame si cela avait \u00e9t\u00e9 le cas, aurait-ce \u00e9t\u00e9 une justification ? Et en existe-t-il une pour ses voisins, tu\u00e9s en m\u00eame temps qu\u2019elle ?<br \/>Votre Excellence l\u2019Ambassadeur honoraire, tout comme, dans votre t\u00e9moignage, vous vous permettez de poser respectueusement des questions au Pr\u00e9sident rwandais, permettez-moi aussi de vous interroger : Existe-t-il une quelconque justification au g\u00e9nocide ?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Pour l&rsquo;amour d&rsquo;une soeur<\/h2>\n\n\n\n<p><em>T\u00e9moignage de Martine Beckers, partie civile<\/em><br \/><strong>Impressions de proc\u00e8s (5) \u2013 Jour 6 (matin)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Elle est l\u00e0, Martine Beckers, assise tout simplement. Assise, oui, mais debout int\u00e9rieurement. Comme depuis le d\u00e9but de cette histoire, le jour o\u00f9 elle a senti le monde s\u2019\u00e9crouler sous ses pieds. Une histoire improbable, finalement, pour cette femme n\u00e9e en Belgique qui a aujourd\u2019hui 70 ans, et que rien ne destinait \u00e0 se retrouver l\u00e0 et \u00e0 narrer, encore, les m\u00eames \u00e9v\u00e9nements.&nbsp;<br \/>En vingt-cinq ans de combat, elle a remu\u00e9 ciel et terre, ameut\u00e9 la police, enqu\u00eat\u00e9, mobilis\u00e9 la justice, alert\u00e9 la presse pour que cette cour se r\u00e9unisse, enfin, et fasse la clart\u00e9 sur l\u2019assassinat sauvage de sa s\u0153ur. Vingt-cinq ans sans pleurer, sauf une fois, une seule, dans les bras d\u2019une amie, lors d\u2019une messe organis\u00e9e par la famille. Pour la r\u00e9conforter. La col\u00e8re bloquait les larmes. \u00ab C\u2019\u00e9tait monstrueux \u00bb, ce qui \u00e9tait arriv\u00e9. Alors, plut\u00f4t que de s\u2019\u00e9crouler, elle a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 agir, chercher, insister, encore et encore, luttant sans rel\u00e2che contre l\u2019obscurit\u00e9 qui s\u2019\u00e9tait saisie de sa vie.&nbsp;<br \/>Et donc, elle raconte.&nbsp;<br \/>Au moment des \u00e9v\u00e9nements, sa s\u0153ur Claire \u2013 46 ans \u2013 habite Kigali avec son mari tutsi, Isa\u00efe Bucyana, et une de leurs filles, Katia, vingt ans \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Laurent, leur fils, a rejoint le FPR au Burundi en 1991, r\u00e9volt\u00e9 par les injustices faites aux Tutsis. Et leur autre fille, C\u00e9line, vit avec Martine \u00e0 Bruxelles : elle y poursuit des \u00e9tudes. Sur place, Claire a accueilli deux enfants de la famille de son mari, qu\u2019elle consid\u00e8re comme les siens : R\u00e9gine et Emmanuel sont des t\u00e9moins directs qui interviendront dans l\u2019apr\u00e8s-midi de ce 15 novembre.&nbsp;<br \/>Claire a fait sa vie \u00e0 Kigali, elle se sent bien dans ce pays o\u00f9 elle habite depuis dix-sept ans, malgr\u00e9 les vicissitudes et la tension sans cesse croissante. Auparavant, Isa\u00efe, ing\u00e9nieur en construction, travaillait sur divers chantiers dans le pays. Mais l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 grandissant, il n\u2019ose plus laisser sa famille seule durant ses d\u00e9placements. Ils d\u00e9cident donc d\u2019ouvrir ensemble un glacier \u2013 le seul de Kigali, tout le monde connaissait La Sorbeti\u00e8re, nous a racont\u00e9 Martine avec fiert\u00e9, lors d\u2019une pr\u00e9c\u00e9dente conversation.&nbsp;<br \/>Martine et Claire entretiennent en permanence le contact : par t\u00e9l\u00e9phone ou par courrier. Ni Skype, ni mail, ni WhatsApp \u00e0 l\u2019\u00e9poque mais des \u00e9changes fr\u00e9quents qui nourrissent l\u2019intimit\u00e9 des deux s\u0153urs, renforce leur proximit\u00e9. Entre elles se tissent les fils qui les relient d\u00e9sormais \u00e0 jamais.&nbsp;<br \/>Martine se souvient parfaitement de leurs derniers coups de fil. D\u00e8s le 7 avril, le jour suivant l\u2019assassinat du Pr\u00e9sident Habyarimana, quand les tueries commencent, Claire lui fait part de son inqui\u00e9tude. Martine lui demande comment l\u2019aider, si elle envisage d\u2019\u00eatre \u00e9vacu\u00e9e. Mais impossible de laisser derri\u00e8re elle R\u00e9gine et Emmanuel qui n\u2019ont pas de passeport.&nbsp;<br \/>Le soir m\u00eame, la maison est attaqu\u00e9e par des Interahamwe, les milices de jeunes \u00e0 la solde du parti au pouvoir. Isa\u00efe, qu\u2019ils recherchent, se r\u00e9fugie dans le \u00ab magasin \u00bb, une pi\u00e8ce dans laquelle on stocke les r\u00e9serves de nourriture. Leur foyer est pill\u00e9, la violence fait rage.&nbsp;<br \/>En partant, la soldatesque, furieuse de n\u2019avoir trouv\u00e9 Isa\u00efe, accuse les Belges de l\u2019assassinat du Pr\u00e9sident. La porte de la maison est cass\u00e9e. La famille se r\u00e9fugie chez ses voisins et amis, les Sissi, dont certains membres t\u00e9moigneront \u00e9galement.<br \/>Le 9 avril \u00e0 9 heures, pour la derni\u00e8re fois, Martine entendra la voix de sa s\u0153ur Claire. Une voix de panique et de d\u00e9sespoir, la voix de l\u2019impuissance. Dans la journ\u00e9e, elle essayera encore de l\u2019appeler, de contacter elle-m\u00eame l\u2019ambassade. Une autre de ses s\u0153urs, Annie, parviendra \u00e0 parler \u00e0 Claire, \u00e0 midi. Puis, le silence.<br \/>Le 10 avril \u00e0 8 heures, Martine sera inform\u00e9e de la mort de sa s\u0153ur, par une de ses amies. Elle ne la croit pas. Pas tout de suite.&nbsp;<br \/>En septembre 1994, Martine et C\u00e9line se rendent pour la premi\u00e8re fois sur place, au Rwanda. Elles apprennent que R\u00e9gine et Emmanuel sont encore en vie. Et un peu plus aussi sur le d\u00e9roulement des \u00e9v\u00e9nements. Se sentant menac\u00e9e, la famille de Claire avait tent\u00e9 de fuir, avec les Sissi, afin de rejoindre la Mission des Nations unies pour l\u2019assistance au Rwanda (Minuar). En vain. Intercept\u00e9s avant leur d\u00e9part par des miliciens, Claire et Isa\u00efe seront ex\u00e9cut\u00e9s en m\u00eame temps que leurs voisins sur la parcelle des Sissi \u2013 en tout une dizaine de personnes. Ils ont \u00e9t\u00e9 rapidement inhum\u00e9s par des voisins sur place : les chiens mangeaient les cadavres. L\u2019endroit est reconnaissable par un monticule de terre. Martine leur offrira une digne s\u00e9pulture.<br \/>La suite alimente le proc\u00e8s auquel nous assistons aujourd\u2019hui : Martine porte plainte, informe la police puis les juges d\u2019instruction successifs au fur et \u00e0 mesure de l\u2019avancement de l\u2019enqu\u00eate. Elle participe \u00e0 la constitution d\u2019un collectif de parties civiles o\u00f9 r\u00e8gne l\u2019entraide et s\u2019\u00e9changent les informations. Elle finit par apprendre que Neretse, que les voisins de Kigali lui avaient d\u00e9sign\u00e9 comme l\u2019instigateur de la rafle, habite \u00e0 Angoul\u00e8me, en France. Et la machine judiciaire s\u2019acc\u00e9l\u00e8re\u2026<br \/>Martine \u00e9voque l\u2019immense solitude qui l\u2019habite depuis la disparition de Claire. A l\u2019universit\u00e9 o\u00f9 elle travaillait \u00e0 l\u2019\u00e9poque, chacun compatissait, mais pouvaient-ils vraiment percevoir l\u2019ampleur de la douleur qui l\u2019habite ? Au sein de la communaut\u00e9 rwandaise des rescap\u00e9s, chacun peut se comprendre sans parler.<br \/>\u00ab C\u2019est horrible de perdre une s\u0153ur comme \u00e7a, vous ne pouvez pas imaginer \u00bb, confie Martine \u00e0 la Cour. \u00ab Ce que j\u2019ai fait, je l\u2019ai fait pour ma famille mais aussi pour tous les rescap\u00e9s qui ont souffert et subi toutes ces injustices, ces monstruosit\u00e9s. Je serai contente quand tout cela sera fini. \u00bb<br \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Publi\u00e9 le&nbsp;11 novembre 2019 Le 4 novembre 2019, au Palais de Justice de Bruxelles, s\u2019est ouvert le 5e proc\u00e8s d\u2019Assises suite au g\u00e9nocide contre les Tutsis du Rwanda en avril 1994 ; en cent jours, un million d\u2019individus ont \u00e9t\u00e9 &hellip; <a href=\"https:\/\/evelyneguzy.be\/WordPress3\/?page_id=1344\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":1124,"menu_order":4,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-1344","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/evelyneguzy.be\/WordPress3\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/1344","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/evelyneguzy.be\/WordPress3\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/evelyneguzy.be\/WordPress3\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/evelyneguzy.be\/WordPress3\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/evelyneguzy.be\/WordPress3\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1344"}],"version-history":[{"count":10,"href":"https:\/\/evelyneguzy.be\/WordPress3\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/1344\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1391,"href":"https:\/\/evelyneguzy.be\/WordPress3\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/1344\/revisions\/1391"}],"up":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/evelyneguzy.be\/WordPress3\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/1124"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/evelyneguzy.be\/WordPress3\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1344"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}