La Mémoire à la lueur de la Pâque juive

Pesah à la Libération, en 1945, chez les Burgman à Charleroi.

Alors que nous vivons en exil les uns des autres, je m’apprête à fêter Pesah, la Pâque juive ; elle commémore une traversée du désert. N’est-ce pas un moment privilégié pour réfléchir au sens des récits qui nous relient, par-delà le confinement ?

L’histoire que j’ai envie de partager est celle d’une parole, comme dans la Genèse, qui parle d’un commencement. Un « commencement » qui parfois se traduit autrement, par « dans le principe » ; une notion du temps cyclique, caractéristique du mythe, s’introduit alors en lieu et place du temps historique. Le mythe crée une réalité partagée, tout comme les légendes familiales soudent la chaîne des générations. Quel intérêt y aurait-il à les déconstruire ? Et pour bâtir quoi à leur place ? Une nouvelle narration, un nouveau mythe ?

Voici des questions que je me pose face à l’histoire familiale. Mes grands-pères, par exemple, ont perdu presque toute leur famille durant la Shoah. Du côté paternel, Icek Burgman, caché pendant la guerre, n’en a jamais parlé ensuite. Les hauts-faits de résistance de mon grand-père maternel, Roger-David Katz, ont contribué à construire mon identité. Mais quelle avait été précisément son action ? J’ai consacré des années à lire des archives, consulter des ouvrages et écouter des témoignages. Ensuite, j’ai décidé de laisser parler mes intuitions et mon imagination, pour établir une narration – et donc fatalement une interprétation – que je soumettrais aux prochaines générations. Je l’ai intitulée La Malédiction des Mots, roman, afin d’offrir à ceux qui me suivront un espace de liberté : celle de réinterpréter à leur guise ce récit fondateur d’une nouvelle ère ; celle de célébrer la renaissance d’une famille juive après la catastrophe. La Pâque juive allait baliser mon chemin.

Le rituel de Pesah relate l’exode des Hébreux d’Égypte, environ treize siècles avant notre ère, en route pour la Terre promise. Le sens symbolique de la fête, l’exil, s’ancre dans le destin du peuple juif. Pesah célèbre la libération, la victoire sur l’oppression, l’esclavage, la fondation d’un peuple sur des valeurs partagées. Les événements relatés sont une reconstruction des faits, les historiens disent par exemple qu’il y eut plusieurs émigrations successives. Mais le mythe ne transcende-t-il pas la réalité ? C’est sur cette narration que se fonde une communauté.

« Raconte à ton fils », dit le rituel. Dis-lui que Pharaon a ordonné l’extermination des nouveau-nés garçons. Que jamais nous n’avons oublié. Cette injonction répétée au fil des années m’a-t-elle insufflé la force de redonner vie par la parole à mes proches tragiquement disparus ?

D’autres, avant moi, ont été bien plus loin, mettant en actes le message de Pesah. Le 19 avril 1943, jour de la Pâque juive, certains Juifs tentèrent d’échapper à leur sort, défiant l’occupant. A Varsovie, les nazis débarquèrent, prêts à « liquider » le ghetto. La résistance leur fit face. Alors, les Allemands incendièrent les lieux ; les rares rescapés furent envoyés dans des camps. Quelques survivants témoignèrent : les Juifs de Varsovie étaient morts dans la dignité. Ce même 19 avril, en Belgique, des partisans attaquèrent un convoi de déportés lors de son trajet du camp de rassemblement de Malines vers le camp de la mort d’Auschwitz. 17 prisonniers profitèrent de l’action des partisans, qui avaient ouvert la porte d’un wagon, pour s’échapper. D’autres tentèrent de s’évader grâce à des outils de fortune notamment fournis, selon Roger-David Katz, par son réseau de Résistance. 231 déportés réussirent à se sauver et 23 périrent lors de leur tentative. Mais la victoire symbolique fut immense : l’épisode du XXe convoi est célébré comme un fait unique dans l’histoire de la déportation européenne.

Plus récemment, j’ai reçu un courriel d’un inconnu. Il se disait le fils d’un GI qui avait participé à la Libération. Il voulait retrouver les traces de Icek Burgman, avec lequel son père était resté lié toute sa vie. Une photo était jointe, j’y ai reconnu mon père et mes grands-parents posant avec trois soldats. Le dimanche suivant, mon nouvel ami était chez moi, venu d’Amérique, la famille réunie autour de lui.

L’histoire d’Icek et Lenny avait commencé le 25 mars 1945, jour de la Pâque juive. Icek avait décidé d’inviter plusieurs GIs à la célébrer. Et les preuves en photos se trouvaient là, quatorze convives à table, mon père souriant au milieu des soldats. La paix retrouvée, ils semblaient heureux. Et nous, leurs descendants, avons éprouvé une énorme reconnaissance envers la vie qui nous avait permis de nous rencontrer, et de ressentir ce lien qui nous unissait. Ensemble, ce jour-là, nous avons célébré notre V-Day.

« Raconte à tes enfants », nous dit la Haggadah. Ainsi, la fête de Pesah nous livre-t-elle une sorte de mode d’emploi pour la préservation de la mémoire et sa transmission. Le rituel, sa répétition, le mythe qu’il véhicule – une sorte de vérité qui transcende les faits – et l’oralité, en sont les principaux ingrédients.

Raconte, oui mais comment ? Alors que nous sommes si proches des événements, existe-t-il une voie pour sublimer la réalité sans trahir la vérité historique ? Comment l’intégrer à l’histoire familiale ? Je n’ai pas de réponse définitive à ces questions. Juste l’intuition que le récit doit laisser place à la révision, à la réinterprétation, au fur et à mesure des générations. Juste la volonté d’introduire, comme une pierre à l’édifice de la Mémoire, une ritualisation de la narration de l’histoire de mes grands-parents au sein de l’espace familial durant le temps sacré de la Pâque juive. C’est pourquoi, en plus des quatre verres de vin que prescrit la tradition, notre famille en boira un cinquième. 

Ainsi, loin de la logique victimaire et de ses tragiques ressassements, célébrerons-nous la victoire de notre famille, de notre peuple, sur la tentative d’extermination. Ainsi, marquerons-nous d’un geste et d’un mot qui ne font qu’un, sa renaissance et sa nouvelle liberté.

25/3/21