Marginales

Marginales est une revue littéraire belge dirigée – depuis le décès du regretté Jacques De Decker – par Vincent Engel. Tous les trois mois des écrivains abordent un thème d’actualité sous l’angle fictionnel. Evelyne Guzy y participe.

De Virus illustribus (II), n°304, Printemps-été 2020

L’ULTIME CONFINEMENT

Vous n’auriez jamais dû accepter. Et vous voilà, coincé dans cette pièce, quatre murs autour de vous, quatre murs qui vous enferment et pour seule compagnie ce palmier en plastique, parce que les plantes vertes, c’est bien connu, ça a besoin de lumière pour vivre. Vous aussi. Et pourtant quatre années que vous êtes ici, cloîtré, peut-être déjà mort ? Comment savoir ? Eux, ils savent.

Vous auriez dû vous révolter. Quand ils vous ont dit que pour protéger votre famille, vos amis, votre pays, le monde entier, ce n’était pas deux semaines mais bien plus que vous devriez rester. Combien ? Ils ne vous ont pas répondu. La recherche n’accepte pas la contrainte du temps : face à la première manifestation d’un virus, la vigilance doit être absolue. Et cette nouvelle souche, elle leur faisait peur, elle leur rappelait les Hantavirus découverts durant la Guerre de Corée ; plus de quinze qu’il avait fallu à la science avant de les caractériser. Et avec ce virus, le vôtre, la première étape même posait problème : la mise en culture. Comment dès lors préserver le monde de cette calamité, sinon en analysant, sans relâche, les gouttelettes de votre respiration extraites via un système sophistiqué de ventilation ? Peut-être qu’ainsi parviendraient-ils à développer la sérologie nécessaire à la création d’outils de détection, puis de traitement. Question de temps, seulement. La science vaincra les ténèbres, assurément. Ce serait bien, non, si un vaccin portait votre nom ?

Alors, avec cette affreuse manie de plier l’échine à chaque fois qu’on joue sur vos sentiments, votre sens des responsabilités – ou votre égo ? –, vous n’avez rien rétorqué, vous avez pris la tangente. Vous avez commencé à tracer avec vos ongles de petites barres sous la table, une par jour, jusqu’à aujourd’hui, quatre ans.

Vous auriez dû vous enfuir quand, après deux ans, trois ans, vous aviez compris que leur travaux piétinaient, que jamais ils n’identifieraient l’agent pathogène indispensable au diagnostic de la maladie. Qu’ils allaient vous garder là, juste pour prévenir la contamination – mais était-ce vraiment cela leur objectif ? – au risque de vous voir crever d’angoisse ou d’ennui. Principe de précaution. Mais alliez-vous crever ? Ils ne vous ont pas répondu, ils n’en savaient rien. Juste que vous restiez un porteur asymptomatique de l’ennemi, malgré ses mutations.

Vous auriez dû recracher. Recracher cette mixture infecte qu’ils vous donnaient trois fois par jour. Recracher ce goût de sel, ces relents chimiques de médicaments, les seuls susceptibles de vous tenir tant bien que mal en vie, si toutefois on pouvait décrire votre état ainsi. Recracher vos tripes si nécessaire. Vous auriez dû, certes, vous auriez dû.

Mais.

La force de l’inertie. Et cette forme de lâcheté qu’on appelle la raison. Et puis cette idée que ce n’était pas possible. Pas possible qu’un homme inflige cela pour rien à un autre homme. « Pour le bien de l’Humanité, vous ont-ils expliqué, pour vaincre la maladie, pour la science. » Mais comment y croire encore, sincèrement, après quatre ans ? Était-ce bien un virus qu’ils étaient en train de tester ?

Alors vous vous êtes dit « je ne suis plus moi ». Et une voix au fond de vous vous a provoqué : « Bouge-toi mon vieux, tu n’es pas une larve, nom de Dieu! » et vous avez regardé du côté de cette trappe qui s’ouvrait une fois par jour pour qu’on y fasse glisser votre portion, avec mille précautions, pour éviter l’infection, prétendaient-ils. Vous avez constaté : « c’est trop petit. » Et c’était vrai. Puis vous avez arraché un à un les haut-parleurs qui leur permettaient de vous manipuler. Et les micros aussi, qui maintenaient votre lien avec eux. Votre seul lien au monde, le monde de vivants, depuis que votre famille, vos amis, votre pays, le monde entier, vous avaient abandonné. Comme si vous étiez un criminel, un pestiféré, un danger pour l’Humanité.

Vous aviez gagné. Mais pas tout à fait, car ils ne pouvaient plus vous entendre. Vous avez crié : « Je suis un Homme. Un homme libre. » Et puis vous avez entendu une, deux, trois, cent, mille voix autour de vous. Celle de tous les confinés pour le bien de l’Humanité. A l’unisson, comme un seul être humain.

Oui, je suis un Homme libre. Tout simplement.

Evelyne Guzy

« L’Ultime Confinement« , De Virus illustribus (II), n°304, Printemps-été 2020. Numéro publié avec la participation d’Anatole Atlas, Jean-Pol Baras, Thilde Barboni, Jean-Marc Defays, Véronique De Keyser, Alain De Kuyssche, Renaud Denuit, Sara Dombret, Rose-Marie François, Sylvie Godefroid, Kenan Görgün, Laurent Grison, Evelyne Guzy, Anne-Michèle Hamesse, Henri de Meeûs, Philippe Remy-Wilkin, Marianne Sluszny et Monique Thomassettie.

« Les Trois Fées », Paman, Mapa, l’espèce et moi, n°286, Printemps 2013

homoparentalitéAvec la participation de Frédéric Baal, Jean-Baptiste Baronian, Isabelle Bary, Jean-pierre Berkmans, Véronique Biefnot, Hermine Bokhost, Elise Buissière, François de Callataÿ, Bernard Dan, Alain Dartevelle, Alain De Kuyssche, Sossio Giametta, Marc Guiot, Evelyne Guzy, Corinne Hoex, Jack Keguenne, Jeannine Ma, Catherine Meeùs, Catherine d’Outrelemont, Françoise Pirart, Jean-Marc Rigaux, Liliane Schraûwen, Shéhérazade, Daniel Simon, Jehanne Sosson, Pascal Vrebos.

Le début de « Les Trois Fées »

Nous sommes quatre penchés sur ce berceau. Quatre, c’est au moins un de trop. Dans l’histoire de la Belle au bois dormant, la quatrième marraine, c’est la sorcière.

L’image que je garde de lui est celle d’un être en mouvement. Les muscles saillants, courant autour du stade. Les bras tendus, vissant une lampe. Les jambes fléchies, taillant un rosier. Et répondant à mes questions, entre deux gestes concentrés sur d’autres préoccupations. « Il est où, Dieu ? » demande l’enfant. « Au sommet du pommier », répond le père. Tout était dit. Et moi qui passe ma vie à parler, à m’agiter, à vouloir prouver. Lui, il était là, planté à jamais comme un pommier au milieu de mon enfance. Si Dieu est au somment de l’arbre, papa est toujours à côté de moi. Je suis né dans cette croyance. Lorsqu’on ramassait des coquillages, il connaissait le nom de chacun d’entre eux et me le disait, sans que je doive le demander. Pour que je sache, que je grandisse. Tu seras un homme, mon fils, cette phrase semblait l’habiter. Le poème de Rudyard Kipling était affiché derrière son bureau.

Un homme. Mon fils. Sait-on vraiment ce que signifie un homme ? Chaque fois que j’y réfléchis,  je vois mon père. Alors,  je me regarde dans la glace, le matin dans la salle de bain, ou dans l’ascenseur qui me mène au sommet de cette tour qui domine la ville et dont j’ai moi-même dessiné les plans. Les mêmes sourcils épais et bien tracés. Le même nez parfaitement droit. La bouche qui dévoile un sourire digne d’une pub – plus rare chez lui, j’ai tendance à en remettre ; son sourire à lui, on l’attend. Les mêmes épaules aussi, larges et carrées. Ces épaules que j’ai vues s’effondrer, d’un coup, sur mon lit, entraînant le corps solide de mon pommier de père dans une inertie qui a duré plusieurs heures. Sans parler des jours de mutisme qui ont suivi. Contrairement au roseau, le pommier ne ploie pas. Tout ce que j’ai voulu faire, c’est lui rendre ses racines, je crois. Afin que poussent de nouvelles branches.

« Le Trésor », Dérèglements de compte, n°284, Automne 2012

Avec la participation de Anatole Atlas, Jean-Baptiste Baronian, Jean-Pierre Berkmans, Elise Bussière, Valérie Constant, Bernard Dan, Luc Delisse, Thomas Depryck, Emmanuel Donnet, Marc Guyot, Evelyne Guzy, Corinne Hoeckx, Jean Jauniaux, Claude Javaux, René Krémer, Jean-Louis Lippert, Marc Lobet, Richard Miller, Catherine d’Outrelemont, Jean-Marc Rigaux, Liliane Schraûwen, Daniel Simon, Lise Thiry, Monique Thomassettie, Bruno Wajkop, Yves Wellens.

Le début de « Le Trésor »

Je sais que je n’ai pas le droit. Maman me l’a interdit. Mais ce n’est pas l’avis de grand-mère. Gâteuse, qu’elle dit maman : une vieille diva qui ne sait pas ce qu’elle fait. De toute façon, je ne peux m’en empêcher, tout simplement. Alors, j’ai déposé mes coquillages sur la table, au centre, bien étalés, pour pouvoir les admirer, chacun. Comme ils brillent ! J’ai caressé mon plus joli couteau : il a l’élégance des ongles de maman, lorsqu’elle les a manucurés. Il scintille, littéralement. J’ai glissé l’annuaire sur sa tranche légèrement aiguisée. Bien sûr, si on appuie trop, ça fait un peu mal, mais, par cette chaleur, la fraîcheur qu’il dégage tient du miracle. J’ai ensuite porté le trésor nacré à ma joue, tout lisse, tout doux. Et j’ai fermé les yeux. Comme devant Moïse, l’océan s’est ouvert pour moi. J’allais atteindre ma terre promise, les narines gorgées des parfums d’embruns. Des pas ont retenti dans l’escalier. Pour aujourd’hui, c’était fini. Vivement mercredi !

La dernière fois, ils étaient trois cent septante, au moins, à se bousculer dans mon joli bocal. Depuis, j’ai décidé de les glisser entre des tissus de velours, pour ne pas les abîmer. C’est qu’ils sont précieux ! Je vais les recompter. Encore et encore. Oui, je sais, je ne peux pas. Maman prétend que l’agent de police pourrait me jeter en prison pour ça : tout homme doit éviter de thésauriser ; échanger en dehors des lieux et des moments permis, c’est mal, d’ailleurs la loi l’interdit ; « spéculer » est puni de sept à dix ans de prison. En vérité, je ne sais pas vraiment ce que cela signifie, spéculer. Et ma mère exagère, sûrement. Ce ne sont que des coquillages, finalement. Autrement grand-mère ne me laisserait pas…  mais ma mamy n’a peur de rien ! Reprenons : un, deux…  trois cent septante-deux. Non, je me suis peut-être trompée. J’en ai ramassé au moins sept nouveaux, des couteaux, sur la plage mercredi dernier. Je reprends… Un, deux… trois cent septante-trois. Zut, je recommence !

« Révolistance », Stéphane et Steve, des détonateurs ?, n°282, Printemps 2012

Stéphane et Steve
Avec la participation de Gérard Adam, Anatole Atlas, Jean-Baptiste Baronian, Jean-Pierre Berckmans, Huguette de Broqueville, Elise Bussière, Emmanuel Donnet, Marc Guiot, Evelyne Guzy, Thierry Horguelin, Jean Jauniaux, Eva Kavian, Jack Keguenne, Maria Dulce Kugler, Soline de Laveleye, Jean-Pierre Orban, Catherine d’Oultremont, Jean-Marc Rigaux, Giuseppe Santoloquido, Daniel Simon, Monique Thomassetie, Yves Wellens.

Le début de « Révolistance »

Le monde doit davantage à Thomas Edison qu’à Karl Marx. Deux jours que cette phrase te trotte dans la tête. Écrite par le Pionnier, paraît-il. Mais plus personne n’est vraiment sûr. Et quelle importance, finalement ? L’auteur est mort. Tous les auteurs sont morts. À force de copier-coller. L’internet, le meilleur système de partage des idées volées. Toujours selon ton maître à penser. Enfin, s’il n’a pas pillé cette phrase à un autre…

Neuf mois que tu es là, accroupi sous ta tente. Dehors il fait froid. Ne pas bouger, t’obstines-tu. Le principal, c’est de ne pas bouger. « Qu’il pleuve ou qu’il vente. » Mais là, c’est différent : il neige ! Et cela va en refroidir plus d’un, de tes copains, c’est sûr ! « Résister. » Vous n’avez que ce mot à la bouche. Savez-vous réellement ce que cela signifie ? Mon grand-père, il les a eus sur le dos, les boches, vraiment. Il est où ton ennemi ? « Les banques, que tu dis. Et le système. Tous pourris. Et si Marx avait tout compris ? » Parfois, j’ai l’impression que tu ne sais plus à quel saint te vouer.

« Mon Amazone », Les Nouvelles Amazonies, n°280, Automne 2011

Avec la participation de Gérard Adam, João Almino, Jean-Pierre Berckmans, Véronique Biefnot, Beatriz Bracher, Huguette de Broqueville, François de Callatäy, Alain Dartevelle, Thomas Depryck, Emmanuel Donnet, Rose-Marie François, Fabrice Gardin, Marc Guiot, Évelyne Guzy, Corinne Hoex, Jean Jauniaux, Jack Keguenne, María Dulce Kugler, Françoise Lalande, Françoise Lison-Leroy, Juan-Luis De Loyola, Richard Miller, Maureen Pitz, Jean-Marc Rigaux, Silviano Santiago, Daniel Simon, Monique Thomassetie, Michel Torrekens, Bruno Wajskop et Yves Wellens.

Le début de « Mon Amazone »

Depuis combien de temps suis-je là ? Mon corps a pris sa forme. Il épouse ses moindres sillons. Il ne la quitte qu’à regret, pour de petites tâches sans importance : trier un tas de déchets, en extraire de précieux minerais ; descendre en ville pour les négocier, et remonter tout aussitôt, heureux de retrouver sa chaude moiteur.

Depuis combien de temps suis-je là ? Je ne m’en souviens pas. Le temps de devenir Luis, le roi de ce territoire qui ne sied qu’à moi. Le temps d’accepter le monde tel qu’il est, pour ce qu’il est : un tas d’ordures peuplé de créatures grouillantes, n’ayant pour seul souci que leur propre survie. Le temps de m’y vautrer, satisfait de ce que m’a offert la vie sans rien me demander en échange : l’éternité. Tu n’es que pourriture, et tu finiras dans la pourriture. Mon père me le crachait déjà. Du fond du trou où il gît, il doit ressentir, enfin, une profonde affinité pour moi. Et – qui sait ? – de la tendresse ?

Depuis combien de temps. Enfant, déjà, elle exerçait sur moi une irrépressible attirance. Du trou béant qui nous servait de fenêtre, je l’observais, je tentais de l’apprivoiser. Ma mère jurait, pestait qu’elle avait ensorcelé son unique fils, son Luis. Cinq sœurs, que j’avais. Plus brunes les unes que les autres. Me souviens même pas de leur prénom. On disait « les filles », c’est tout. Ou « les cinq doigts de la main de Luis ». Il ne me reste que la paume, aujourd’hui : toutes parties avec des types en pantalon blanc puant l’after-shave. De l’autre côté de la colline. Se prennent  pour de grandes dames alors qu’elles sont perchées sur des aiguilles. Vont tomber de haut, c’est sûr. Un jour j’ai croisé la Minuscule auriculaire. A fait semblant de ne pas me reconnaître, a passé son chemin le nez pincé. Pas grave. Tu n’es que pourriture et tu finiras dans la pourriture. T’en fait pas, on va bientôt rejoindre papa. Toute la petite famille enfin réunie.